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L'artiste et ses outils à double tranchant

26 août
11 min de lecture

Après deux textes consécutifs sur le domaine sportif, voilà que je me lance finalement du côté culturel. Quoi de mieux alors qu’avoir la chance de discuter de plusieurs sujets avec Daniel Saad, chrétien, mais également artiste de la région de Montréal. Bien que certains lecteurs puissent le connaître – et peut-être plus personnellement que moi –, permettez-moi de vous le présenter.


Autrefois peu connaisseur du rap et du hip-hop, Daniel découvre ces deux styles de musique vers la fin de son parcours à l’école secondaire et au début de celui au Cégep. Plus jeune à l’époque, celui qui compte maintenant deux albums et plus de 3500 auditeurs mensuels sur Spotify uniquement découvre sa passion pour l’écriture de paroles en s’inspirant de J. Cole et Kendrick Lamar. 


« Quand tu commences et que tu n’es pas nécessairement mature comme personne, tu commences avec cette idée du rappeur typique, ce qu’il a comme style de vie, comme validation et comme admiration [des autres]. Ce n’est pas nécessairement pour les bonnes raisons », a reconnu Daniel dès les premières minutes de l’entrevue.


Alors chrétien de nom plus que de cœur, Daniel donne officiellement sa vie au Seigneur en 2022. De là s’ensuit une transformation dans ses textes et ses paroles.


« Je n’ai pas commencé avec le style que je fais maintenant, j’ai changé en grandissant. C’est un cheminement qui n’est pas chronologique et linéaire. C’est vraiment quelque chose qui est graduel […] Je faisais de la musique séculière avant, mais tu entendais que j’essayais de parler de Dieu, puis je me disais chrétien », a expliqué celui qui a récemment franchi le cap des 100 000 écoutes sur sa chanson Whole Lot Better publiée il y a maintenant plus de deux ans. 


« [Je parlais] de Dieu, mais [j’avais] plein de mots vulgaires dans la même phrase », a donné Daniel comme exemple en riant de ses erreurs du passé.


Un artiste chrétien ou un chrétien qui fait de la musique?


Cette question est un débat que je ne cesse d’entendre au sein de la communauté chrétienne sur les réseaux sociaux. Certains artistes chrétiens, par exemple, décident de faire de la musique plus conventionnelle, qui pourrait se rapprocher davantage des chants de louange qu’il est possible d’entendre le dimanche matin. En d’autres mots, cette musique doit être accessible pour tous les âges. D’autres comme Andy Mineo par exemple ont déjà mentionné que la Bible n’est pas toujours pour tous les âges et qu’elle traite à certains moments de sujets plus matures, en soi « pour les grandes personnes ».


« Je ne crois pas que je fasse de la musique chrétienne dans le sens conventionnel du terme », a avoué Daniel. « Je pense que je suis juste un artiste qui parle de choses de la perspective d’un chrétien. Mais, les mêmes filtres et les mêmes étiquettes vont être présents que pour les artistes comme Forrest Frank qui est un artiste "conventionnel". »


Daniel a su profiter du fait que je portais une veste à capuchon de NF – un de mes artistes préférés – lors de l’entrevue pour expliquer son point. « NF est un bon exemple de quelqu’un qui fait de la musique, mais qui se trouve à être chrétien en même temps. » Pour ceux qui ne connaîtraient pas NF, disons simplement qu’il n’hésite pas à parler de situations crues et à aller au fond de sa pensée, tout en relatant sa foi et la présence de Dieu dans sa vie.


« Parfois, être dans la business et être chrétien, c’est juste de faire ton travail comme du monde, en bonne et due forme. Si tu es un plombier, parfois, être un plombier chrétien, c’est d’être quelqu’un sur qui les gens peuvent compter, qui fait bien son travail », m’a rappelé celui qui est conseiller financier de profession. 


« C’est la même chose pour la musique. J’essaie de faire de la musique qui me correspond, mais aussi qui va sortir du cadre conventionnel. Je parle de sujets et je mentionne des choses à propos desquelles certains chrétiens ne seront pas à l’aise, parce qu’on pense qu’il faut juste respecter le cadre que les gens ont comme attentes. Plus je grandis dans ma foi, plus ça se reflète dans ma musique. Je pense que peu importe ce que tu fais dans la vie, plus tu grandis, plus ta façon de faire les choses dans ton domaine va changer. Tu vas mieux les faire, fort probablement, puis tu vas avoir des convictions de faire des choses qui vont peut-être être mal vues du point de vue du public [non-chrétien]. »


Composer avec les critiques d’autrui


Comme tout artiste ou, en fait, comme toute personne de nos jours, Daniel n’est pas à l’abri de critiques. L’un des sujets impactés est son choix de faire de la musique avec des artistes chrétiens dits « tièdes » ou d’autres simplement non-croyants.


« Pour la production que j’ai voulu avoir, j’ai donné [à un artiste] des lignes directrices à respecter et il l’a fait. Oui, c’est transactionnel, mais après je leur parle de Christ et je crois que c’est une bonne influence », a clarifié Daniel. « D’utiliser les écritures comme une arme et de se demander pourquoi je travaille avec des non-croyants ou de me dire que mon entourage est corrompu, c’est être légaliste. Après, c’est vrai qu’il faut faire attention, il y a une fine ligne et il ne faut pas aller aux extrêmes. »


« Faire affaire avec un non-croyant, ça arrive tout le temps en tant que conseiller financier. Si un monsieur et une madame veulent une assurance-vie, qu’ils sont conjoints et conjointe mais qu’ils ne sont pas mariés, tu sais ce qu’ils font en privé dans le lit conjugal. Est-ce que je vais dire "je ne fais pas affaire avec des païens" parce qu’ils n’ont pas des pratiques chrétiennes? Donc, quand c’est pour de la musique, ça dérange les gens, mais pas quand c’est pour les finances. Où mets-tu la ligne? Prends tes principes du mieux possible et tant que le produit final que tu veux faire ne vient pas te corrompre toi, que tu n’induis pas les gens en erreur ou que tu ne les détournes pas de la foi, personnellement je crois que c’est correct. »


Après tout, Matthieu était un collecteur d’impôts lorsque Jésus l’a appelé à le suivre en tant qu’apôtre. Deux versets plus loin (dans Mathieu 9), les Pharisiens s’empressent déjà de remettre les décisions de Jésus en question. « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les gens de mauvaise vie? Ce que Jésus ayant entendu, il dit: Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez, et apprenez ce que signifie: Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices. Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »


Puis, que dire de l’histoire de Zachée, également collecteur d’impôts. Dans Luc 19:5, il est possible de lire : « Zachée, dépêche-toi de descendre, car c’est chez toi que je dois aller loger aujourd’hui. Zachée se dépêcha de descendre et reçut Jésus avec joie. Quand les gens virent cela, il y eut un murmure d’indignation. Ils disaient : Voilà qu’il s’en va loger chez ce pécheur! Mais Zachée se présenta devant le Seigneur et lui dit : Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauvres et, si j’ai pris trop d’argent à quelqu’un, je lui rends quatre fois plus. Jésus lui dit alors : Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison, parce que cet homme est, lui aussi, un fils d’Abraham. Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » 


Photo de Daniel Saad, de dos, lors d'un concert au cours duquel il a performé.

Les artistes victimes de leurs propres outils?


Depuis que le monde est monde – pardonnez-moi, mais j’avais envie d’utiliser cette expression –, la manière de créer de la musique et de la faire connaître a bien évolué. Si le roi David a écrit certains de ses psaumes dans une caverne en se cachant de Saül et en criant à Dieu de venir l’aider, certains virtuoses comme Bach, Mozart ou Beethoven ont pu profiter de concerts en Europe pour devenir célèbres, parfois même après leur mort. 


De nos jours et surtout depuis les années 2000, les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés. Les vues sur différentes plateformes et les nombres d’écoutes sont publiques et visibles. Des classements et des cérémonies de remise de trophées existent également, rendant quasiment impossible de ne faire de la musique que pour la musique. Alors, comment s’assurer que la popularité et les félicitations ou l’absence de ces choses ne viennent pas influencer l’artiste?


« En toute honnêteté, quand tu es dans ce domaine-là, c’est extrêmement difficile », a répondu Daniel avec franchise. « Il y a les deux extrêmes. Si tu reçois des acclamations, tu dois faire attention de ne pas devenir trop fier et que l’égo te monte à la tête. En toute transparence, ça m’est arrivé souvent. Dans l’autre extrême, quand tu n’obtiens pas les résultats voulus ou que ta motivation se base sur les résultats et qu’ils sont faibles ou non-existants, tu te sens déprimé et que ton travail est inachevé. »


« Ce sont deux extrêmes, la pendule est toujours d’un bord ou de l’autre. C’est une bataille active à chaque fois de ne pas tomber dans l’égo ou la tristesse et la déception. À la fin de la journée, la musique et toutes ces choses, c’est bien, mais elles ne te définissent pas nécessairement. C’est de comprendre, surtout en tant que chrétien, où réside ton identité. Est-ce dans ton travail, dans ta vie ou bien en Christ? Elle doit être en Jésus peu importe les circonstances et les résultats de ce que tu essaies de publier. »


Une hypocrisie présente chez certains?


Je me permets ici d’insérer un commentaire à propos de paroles que j’entends chez certains artistes chrétiens. J’ai toujours un doute lorsque l’un d’entre eux mentionne qu’il ne se soucie pas de la réussite d’une chanson ou d’une publication. Bien que tout reste effectivement pour la gloire de Dieu, enlever cette partie de désir de l’équation me semble personnellement hypocrite. Une passion, surtout lorsque le succès de celle-ci définit les projets futurs, les collaborations possibles et le budget accessible, ne peut pas être « oubliée » ou « mise de côté ».


« Il y a un désir qui est humain et qui n’est pas "pour la gloire de Dieu". Je trouve que c’est hypocrite de dire "ah il faut qu’il y ait 50 000 vues sur ma chanson, parce qu’il faut propager la parole du Seigneur. Non, il ne faut pas raconter des histoires à Dieu. Qu’il y ait cinq personnes, une personne ou 10 000 personnes qui écoutent la chanson, Dieu peut travailler de la même façon. C’est toi qui te soucie du nombre de personnes et des statistiques. Il y a une part d'ego là-dedans », a exposé Daniel à propos d’un sujet sensible pour certains.


En bref, c’est « de faire attention de ne pas utiliser le nom du Seigneur en vain sur ton projet juste pour faire passer l’agenda que c’est pour le Royaume de Dieu. Tu ne fais que couvrir ta réelle motivation. C’est toi. TU veux que ta chanson performe bien, TU veux que ton entreprise [performe bien], peu importe ce que c’est. »


Le verset Exode 20:7 dit : « Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain », c’est aussi « d’utiliser le nom de Dieu pour des intentions qui t’appartiennent à toi et proclamer en public que c’est pour Dieu, alors que c’est faux ». »


Le son de cloche s’applique également du côté monétaire de la chose. Pour Daniel, Dieu a pourvu un métier autre que celui d’artiste qui lui permet de vivre adéquatement, mais également de réinvestir une partie de ses revenus pour sa carrière musicale. Chez d’autres artistes qui ne peuvent bénéficier de cet apport supplémentaire ou qui ont décidé de faire le saut complet en musique, il serait effectivement hypocrite de se mettre la tête dans le sable et de faire comme si l’argent n’importait pas. Elle importe et c’est Dieu qui la pourvoit. 


Comment faire alors pour ne pas en faire une idole?


L’important, selon lui, est de « comprendre que tout ce que tu as peut être repris du jour au lendemain et de ne pas être dans une situation de confort constant. »


De plus, comme le rappelle Matthieu 6 : « C'est pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? […] Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas: Que mangerons-nous? Que boirons-nous? De quoi serons-nous vêtus? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le Royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. »


« C’est vrai, Dieu va toujours pourvoir. Il ne faut pas s’inquiéter. Dieu ne va pas te donner tout ce que tu veux, mais tout ce dont tu as besoin […] Il faut revenir à l’essentiel de ce que Dieu veut pour nous : notre salut et de propager la parole. Le reste, c’est nous qui le mettons dans notre tête », a concédé Daniel. L’important, « c’est d’avoir ce désir très authentique de propager la parole et de faire des disciples. C’est d’avoir de l’amour pour les gens et de s’assurer qu’ils sont sauvés. »


Dans un monde idéal, toujours selon Daniel, ce serait de vivre comme les apôtres. Ce serait également de reconnaitre que ces outils-là – comme les réseaux sociaux et la technologie de manière générale – ne doivent pas devenir des idoles, parce que dans le meilleur des mondes, nous ne voudrions pas les avoir. 


Un retour à la simplicité


D’origine égyptienne, Daniel aime voyager, comme en font foi ses récents voyages en Grèce et à Paris. Il profite bien sûr des spécialités, des monuments et des attractions locales, mais il en profite également pour réfléchir sur plusieurs sujets. 


« Un truc que j’aime beaucoup faire, c’est de réaliser [qu’il faudrait seulement en avoir] assez pour vivre. [Chez les Européens], il n’y a pas cette culture de toujours en vouloir plus. Admettons que je sois un serveur en Espagne à côté de la plage dans un petit village, je me fais assez d’argent pour payer mon loyer, pour me payer de quoi manger et boire, etc. Après en soirée, je parle avec mes amis, je vais à la plage. Je ne pense pas à investir et à faire grandir le Royaume de Dieu. Des fois, c’est simplement évangéliser une personne à la fois. »


« On parle beaucoup d’idolâtrie, mais moi je pense que [si on avait moins], on n’aurait pas toutes ces choses à idolâtrer. On a plus de choses à idolâtrer, parce qu’on a plus d’outils, mais ces outils-là sont à double tranchant. Moins c’est plus, je dirais. »


Comme me l’a rappelé Daniel durant notre discussion, le fameux Notre Père dit « donne-nous notre pain quotidien », « pas celui de demain, le pain de dans 10 ans ou le pain de ma retraite. C’est le pain d’aujourd’hui. Donne-moi ce dont j’ai besoin aujourd’hui. À demain suffira sa peine. C’est de retourner à la source, à l’essentiel. »


« L’ennemi utilise beaucoup les outils qu’on a et notre conscience d’adulte pour corrompre et apporter plein de trucs qui ne sont pas nécessaires […] On est dans un système duquel on est esclave. C’est cliché, [mais on se fait dire] de penser à son REER, de penser à investir. »


À quoi ressemblera l’avenir?


Malgré ces obstacles et ces défis, lorsque ces outils fonctionnent et que Dieu les utilise pour sa gloire, des rencontres – qui à mon avis n’auraient pas eu lieu – surviennent et rendent possibles des collaborations pour la gloire de Dieu. Une d’elles, que j’ai bien hâte d’entendre, sortira dans un futur rapproché, je l’espère. Avec qui? Vous aurez l’opportunité de le savoir bientôt. 


Entre-temps, Daniel demande des prières pour ses futurs projets musicaux, qui demandent beaucoup de temps et d’argent. Il espère que tout se passera comme il se doit et qu’ils demeureront dans la volonté de Dieu. « Je suis très excité pour la musique sur laquelle je travaille, les événements sur lesquels je travaille et j’espère vraiment que ça va bien se passer.»


Daniel le sait déjà sans doute et je suis convaincu qu’il le met déjà en pratique, mais je lui suggérerais amicalement de conserver Dieu comme première priorité et de demeurer dans la foi, deux principes qui s’appliquent à nous tous.


Je vous suggère aussi d’aller jeter un coup d’œil à sa discographie, histoire de vous mettre à jour lorsque de nouvelles chansons seront dévoilées.

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